Monsieur

Cet instit là il était phénoménal ! En me demandant depuis combien de temps je n'avais pas écrit comme ça, je me suis souvenu que tous les dimanches je devais rédiger un "texte libre" c’était le devoir hebdomadaire. De fil en aiguille je repense à lui et à cette chance incroyable qu'ont eu tous les enfants qui sont passés par sa classe (même si un paquetas ont quand même réussi à devenir de gros beaufs - l'école ne peut pas tout).

Tous les ans, nous avions leçon de géographie en haut du pech de Leuc. Une ballade qui prenait la journée et qui permettait, une fois au sommet, de reprendre invariablement les mêmes fondamentaux (au Nord la Montagne noire, au Sud les Pyrénées, à l'Est les Corbières, à l'Ouest la Malepeyre). Ainsi il nous ancrait dans l'espace, si bien que partout où je me trouve, j'arrive très vite à m'orienter.

Il dormait peu, à 5h du matin il était dans sa classe et dessinait sur le tableau noir une petite bédé humoristique qui avait pour personnages récurrents les chiens du village (dont Phoebus son magnifique Colley au poil long qui passait ses journées alangui au pied de nos pupitres) et qui abordait tous les jours des notions de grammaire et de conjugaison. Apprendre en s'amusant.. Tous les jours, une chute, un gag et une notion aussi barbante qu'un complément d'objet indirect.

Quand un élève, ne comprenait pas une notion mathématique, il ressortait patiemment les cubes en bois montessori, dix petits cubes qui ensemble sont de la même taille qu'une barre de dizaine qui avec les autres barres sont de la même taille qu'une plaque de cent et toutes ensembles forment un cube de mille.

D'immenses frises historiques courraient le long des murs, des archéologues venaient tailler des silex dans la cour de récré et comme pour la géographie, l'histoire nous était enseignée à partir de notre point de vue. Alésia était une victoire, nous disait-il pour tous les gaulois qui vivaient ici et qui, en contact avec les comptoirs hellènes depuis des siècles et déjà depuis longtemps romanisés, étaient enrôlés dans l'armée de Jules. En 1989, il avait épluché les archives municipales pour nous dégoter les cahiers de doléances qu'un certain Sire était allé présenter à Paris lors des états généraux.

Dans cette classe hors norme pas besoin de lever la main pour aller aux toilettes. Dans cette classe, il se permettait aussi de fumer des Marlboro en corrigeant des copies, pendant que nous étions occupés à nos travaux personnels (Je n'ai pas souvenir, qu'aucun parent ne s'en soit jamais plaint, alors qu'on lui reprochait parfois de ne "pas donner assez de devoir"). Dans cette classe, tout le monde avait le droit à son surnom, chaque surnom avait son histoire, souvent drôle et représentait la complicité unique qu'il entretenait avec chacun d'entre nous.

Vers 16h30, il sortait son accordéon et c'était le moment de la chorale : Le temps des cerises, La Mer, Se Canto, Craone (Des soldats ont été fusillés pour l'avoir chanté ne manquait il pas de nous rappeler).


PS : Ne me cherche pas dans les bouilles des gosses, j'étais pas tout à fait née... Mais les rues dans lesquelles j'ai grandi étaient bien celles là.

PS 2 : On peut le croiser, parfois dans les rues de Perpinya, la dernière fois c'était devant le palais des congrès au rassemblement contre le meeting du FN. Il avait eu ses mots face à ma colère et mon désenchantement "Les gens sont tellement dans le désespoir qu'ils se raccrochent à la première branche pourrie qu'ils trouvent".

Calendos

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